C’est un blazer beige, aux épaules droites et structurées.
Je l'ai acheté avec mon premier salaire de job étudiant à l’âge de 20 ans. Mon salaire mensuel était entre 300 et 350e. J'aimais déjà la mode, mais mes moyens ne pouvaient pas suivre cette passion... Alors j'ai réfléchi longtemps à la pièce essentielle dans laquelle investir (enveloppe de 70 euros, je m’en souviens très très bien).
Pour moi, à l'époque, c'était une décision.
Je l’ai porté plus de cent fois! Il m’a redressée pour des entretiens, il m’a servi de base pour tester des looks plus funk et plus culottés, je l’ai porté hiver, printemps et
automne, avec plusieurs variations. Et puis, depuis trois ou quatre ans, je ne le porte plus. Mais il est toujours là. Il a survécu à tous les tris, à tous les “il faudrait faire de la place “, à tous les déménagements et les soirées “Je vais tout mettre sur Vinted”.
Pourquoi celui-là, et pas les dizaines d’autres qui sont partis ?
Parce qu'il n'est plus vraiment un vêtement.
Le psychologue Russell Belk a mis un mot là-dessus : le « soi étendu ». Nos objets finissent par faire partie de notre identité. La pièce qu'on aime, on ne la possède pas comme un objet, elle devient un morceau de nous. La donner, ce serait perdre un peu de soi. Voilà pourquoi elle échappe à la logique du tri.
Ce que ce blazer garde surtout, c'est une version de moi.
Il me rappelle la battante que j'étais. La fille qui cherchait son indépendance à 20 ans, qui découvrait une passion, qui apprenait, dans un monde aux standards étroits, ce qui allait vraiment à son corps. À l’époque, elle pensait ne pas aimer son corps. Elle était trop mince avec une poitrine trop petite pour les standards autour d’elle. Ce blazer aux épaules droites, c’était une façon de se donner une carrure là où elle avait l’impression de ne pas en avoir sans même s’en rendre compte. Ce blazer a assisté à tout ça. Le garder, c'est garder cette fille avec moi. Lui parler, me connecter à son rejet de détester son corps parce ceci ou cela. Me connecter à sa capacité de rejeter ce qu’il ne lui convenait pas et d’oser le dire.
Ce qui nous lie à une pièce, ce n'est presque jamais sa valeur ni sa mode. C'est ce sentiment très simple d'être soi dedans ou celui de retrouver une version dont nous sommes fièr.es.
Cet attachement me fait penser à une autre forme de durabilité.
Aujourd'hui, plus de 20 % de nos vêtements ne sont jamais portés* : on achète toujours plus et on met toujours moins. Mon blazer, lui, a été porté plus de cent fois et gardé dix ans. Soixante-dix euros divisés par cent, ça ne fait presque plus rien, et pourtant il n'a pas de prix ! C'est peut-être ça, la vraie durabilité : pas le tissu recyclé ni l'étiquette verte, mais un vêtement qu'on aime assez, qu’on choisit pour nous, pour ne jamais le remplacer. L'attachement est sans doute le geste le plus écologique qui soit.
Alors, comment apprendre à s'habiller pour soi ?
Ce blazer m’a laissé trois repères que je vais te partager.
D’abord, se fier à TON regard et ensuite la sensation. La bonne pièce, ce n’est pas celle qui impressionne les autres, c’est celle dans laquelle tu te sens toi. Et ça, quand ça se reproduit, crois moi que tout ton corps le ressent. Il est impossible de passer à côté.
Si tu gardes une pièce dix ans, ce ne sera jamais uniquement pour sa coupe parfaite, ou parce que ta copine ou ton copain la trouvait magnifique dans le magasin, ce sera pour ce qu’elle te fait ressentir.
Ensuite, repérer tes pièces « soi étendu », celles que tu gardes sans savoir pourquoi. Elles en disent plus sur qui tu es que n’importe quel test de style. Regarde ce qui a survécu à tes tris : c’est ton vrai vestiaire. Construire le reste autour ou le remettre en question ? C’est ta décision. Au moins, ce repérage te donnera de la matière pour choisir.
Enfin, oser dire non. À ce qui ne te va pas, à la tendance qui n’est pas toi ou au corps qu’on voudrait te voir habiter. S’habiller pour soi, ça commence presque toujours par un refus (paradoxalement). Celui que la moi de 20 ans apprenait déjà, sans le savoir, en boutonnant son blazer .
Je ne porte plus ce blazer mais je ne le donnerai pas et je ne le vendrai pas non plus : il n'est plus un vêtement, il est la preuve qu'un jour, à 20 ans, j'ai commencé à m'habiller pour moi.
Et si tu regardais ton placard autrement ? Pas pour trier mais pour écouter ?
Je te laisse réfléchir.
Copain.e